Ecrire...écrire encore...

Publié le par LES PASSIONS DE LAURA

Ce samedi, c'était atelier d'écriture.. 
A partir d'une photo de la vie ordinaire de Willy Ronis, nous avions à installer un ou plusieurs personnages et une situation pour écrire une courte nouvelle. 
Quarante minutes plus tard, après avoir lu la nouvelle de Stephen King :
En ce lieu, des tigres, il fallait faire "déraper" la situation dans le fantastique, puis terminer l'air de rien, par un retour au quotidien.
A nouveau quarante minutes d'écriture, et puis la lecture faite au groupe. C'est un moment que j'apprécie tout particulièrement. Au fur et à mesure des séances, on reconnaît la petite "voix" des uns et des autres.
Voici ma modeste production à partir de l'image que j'avais choisie.

 

ESCALE A ANVERS

Ce n’est pas juste ! Je n’ai même pas le droit de monter sur le pont pour regarder la manœuvre. « T’es trop p’tite » m’a dit mon père. « Tu nous gênerais et pi’ un accident, c’est vite arrivé ! Les filles, ça a rien à faire sur le pont ! »

Pourquoi il me dit ça ? Je suis pas trop p’tite pour lui servir son café, hein ?mais là, comme je ne peux pas aider, plus besoin de sa petite Nénette. Et pourquoi il parle d’accident ? C’est dangereux une péniche ? Pourtant, on y vit. Ya des fois, il m’énerve, je comprends pas tout ce qu’il dit…

Pourtant, d’habitude, je l’aime mon papounet. Il est grand, il a une chemise à carreaux avec les manches roulées, il a toujours chaud ; il faut dire qu’il travaille dur. Sa casquette bleue vissée sur sa tête et sa cigarette qu’il suçote en permanence. Berk, c’est dégoûtant, la cendre tombe partout. Il donne des ordres à ses mariniers, mais il est gentil avec eux, comme avec nous, d’habitude. Mais pas aujourd’hui. Il m’a dit « tu nous gênerais », je le déteste.

On me dit toujours : « Comme elle a de la chance cette petite fille, elle en voit du pays !! » C’est vrai que l’on voyage beaucoup ; on va chercher le sable dans les grands ports et on l’apporte dans des villes, pour construire des maisons.

Là, on est à Anvers, papa l’a dit hier. On va rester jusqu’à demain. Il y a de belles maisons avec les façades colorées, du bleu, du rouge, le tour des fenêtres est blanc. C’est joli, m’a dit papa, tu verras… Eh bien, non, je ne vois rien, que les deux murs de l’écluse. Ils sont gris, ils sont sales et moi je ne vois rien... que ce monsieur sur le quai avec son appareil photo.

Pourquoi il nous photographie ? Il nous connaît pas.. A cause de lui, je ne peux même pas désobéir et me cacher dans un petit coin du pont pour regarder le grand Jojo, le marinier de papa, lancer les cordes sur les bites d’amarrage. Pourtant, j’aime ça : on dirait un jongleur comme au cirque qu’on a vu cet été. Mais le photographe me verrait et montrerait la preuve à papa.

Comme je suis une fille, je dois rester dans la péniche, derrière le rideau de broderie anglaise, toute sage avec mon petit corsage à pois, à attendre… Tiens je vois des mouettes, elles sont libres, elles. Elles peuvent visiter la ville, elles ne gênent pas, elles. Pas d’accident en vue, avec elles… J’en peux plus d’attendre à rien faire…

Et l’autre bonhomme qu’est toujours là avec son appareil ! Tiens il photographie le ciel ; ah, c’est peut-être les mouettes !
Mais non, c’est papa qui vient de passer, avec sa casquette bleue, sa garouille au coin du bec. Il nous survole en criaillant : Jojo, plus à gauche, l’amarrage ; attention à ne pas toucher le bord de béton ! Tintin, enroule le cordage mieux que ça …
Il passe et il repasse : « Eh oui, Nénette, les filles ça reste à l’intérieur ! » Un petit coup d’aile à gauche, un petit coup d’aile à droite, il pique, remonte… Oups, il a failli foncer dans le toit de la maison de l’éclusier. Aïe, il ne contrôle plus ses gestes, tourbillonne, s’éloigne, revient. Soudain, il passe devant le hublot auquel je suis scotchée, tapote au carreau en me faisant un clin d’œil.

La grue, elle, continue les va-et-vient avec sa flèche, pour charger les cales de la Marinette, immatriculée à Conflans-Ste-Honorine.

Le photographe s’éloigne le long du quai.

Les mouettes, curieuses, tournoient en un ballet hypnotisant.

Et moi, j’attends toujours que les manœuvres soient terminées.

 

Publié dans ECRIRE

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